Après le Brexit, le Frexit ?

Après le Brexit, le Frexit ?

 

Un peu moins d'un an après le référendum sur la relation du Royaume-Uni à l'Union européenne (UE), le Premier Ministre britannique, Theresa MAY, vient enfin de déclencher le fameux article 50 qui permet depuis le Traité de Lisbonne à tout pays membre de prendre le large. De toute façon, même au sein de la famille, nos amis anglais ont toujours agi à leur guise, sans trop se soucier des règles et des convenances. Ainsi jouissaient-ils depuis Margareth TATCHER de véritables privilèges qui les classaient déjà à part, voire en marge. Ils avaient pour ainsi dire un pied en dehors et un en dedans.

Désormais, la situation pourrait être plus claire, d'autant que nous nous engageons sur un Brexit dur, sans concessions de la part des deux parties en présence. « Pourrait » car le divorce risque d'être bien plus complexe que prévu. En fait, le Royaume-Uni était malgré tout intégré au continent. Les liens de part et d'autres de la Manche sont plus étroits qu'ils ne l'ont jamais été depuis la naissance de l'Angleterre.

Il est vrai que cette dernière a toujours regardé au loin, par-delà les océans, notamment au temps de son empire colonial dont demeure une vaste communauté, « le Commonwealth », sur lequel elle compte s'appuyer pour donner naissance à une « Global Britain », sorte de réminiscence de l'époque impériale. Mais elle ne peut et ne pourra pas moins ignorer l'Europe qui représente de très loin son principal partenaire commercial, militaire et politique.

Deux options se présentent aujourd'hui aux négociateurs : soit ils parviennent à un compromis raisonnable aboutissant à une relation privilégiée et équilibrée ; soit la rupture sera consommée et violente.

Dans le premier cas, les Britanniques devront sans nul doute se plier aux normes européennes décidées désormais sans eux, condition sine qua non de leur accès au grand marché. Voire participer au budget européen, mais là encore, sans ne plus disposer du moindre moyen de pression institutionnel, eux qui avaient patiemment investi les arcanes européennes de leurs diplomates et fonctionnaires pour les noyauter et les influencer : tous ces efforts pour en arriver à l'exact contraire !

Dans le deuxième cas, le Royaume-Uni deviendra un pays tiers comme les autres, avec lequel l'UE négociera au coup par coup des accords de toute nature, ce qui mettrait un terme à un siècle et demi de libéralisation des échanges, entamée notamment avec la France du Second Empire en 1860.

Dans tous les cas, pour sûr, l'UE souffrira du retrait du Royaume-Uni (première puissance militaire avec la France, principal excédent commercial de nombre de pays dont la France, principal pôle de la finance mondiale...), mais les vrais perdants seront à coup sûr les Anglais.

Les partisans du Brexit prétendent l'inverse, voire parlent d'une aubaine, en excipant de l'absence de catastrophe annoncée par leurs adversaires : l'économie britannique ne s'est jamais mieux portée. Mais le divorce n'a pas encore été prononcé et n'a donc pas produit ses principaux effets ! Rendez-vous dans cinq ans pour tirer un vrai bilan.

Pour le moment, le Royaume-Uni demeure membre du club et bénéficie encore de ses avantages. Toutefois, l'impact de la décision britannique commence à se faire sentir et à saper les fondements socio-économiques. Ainsi la dévaluation de la livre amorce-t-elle une hausse des prix dont les premières et principales victimes seront les électeurs favorables au Brexit, issus du petit peuple aux faibles moyens. Car la Grande-Bretagne exporte avant tout des services : tout le reste est en grande partie importé, et le demeurera au regard des faibles ressources propres du pays.

Le recul de la monnaie associé au retour des droits de douane alourdira forcément la facture, et avec elle, la fracture sociale, voire territoriale, pour aboutir à un royaume désuni. Sans compter que le territoire sera moins attractif pour les investisseurs puisque déconnecté du continent et de son demi-milliards de riches clients. Ce qui pourrait être une aubaine pour des concurrents comme la France vers laquelle les étrangers lorgnent davantage.

Venons-en justement à l'Hexagone ! Le Brexit donne des ailes aux nationalistes et souverainistes de tout poil qui se prennent à rêver de suivre l'exemple anglais.

Les plus timorés évoquent une sortie au cas où les partenaires européens refuseraient de céder aux caprices et rodomontades de Français désireux de dicter leur vision de l'Europe aux 26 autres pays membres.

Qui peut croire un instant que ces derniers capituleront devant une France impérieuse et hautaine ? Ces démagogues prétendent que l'Europe ne peut exister sans elle et finira donc bien par céder. Il est vrai que la France est un pilier de la construction européenne. Mais le chantage, la pression et les ultimatums ne pourront engendrer que tensions et conflits.

Les plaies mal cicatrisées se rouvriront pour suppurer de nouveau, si ce n'est saigner. Car la remise en cause des liens franco-européens est une toute autre histoire que le Brexit, justement au regard du rôle de clé de voûte français, tandis que le Royaume-Uni n'a jamais été qu'une pièce rapportée dans le concert européen. Les populistes vendent aux peuples une liberté retrouvée pour des coopérations bi ou multilatérales sur des projets ou des thématiques bien précises, à l'image d'Airbus.

Primo, la liberté est possible et praticable à condition d'être fort et solide. Il ne s'agit pas de dénigrer la France que de souligner une réalité implacable : elle aussi a perdu son empire colonial et se trouve aujourd'hui confrontée à des colosses qui lui dicteront leur volonté, sauf à l'écraser, en dehors de tout pôle européen seul capable de défendre sa souveraineté et ses intérêts.

Un exemple ? Que pèse la France aujourd'hui en Syrie face à la Russie, aux États-Unis, à la Chine, voire même face à la Turquie ou l'Iran ? Hélas, rien, et ce, bien que cette région fut sous sa protection durant des siècles. D'autant moins que son seul porte-avion nucléaire est en cale sèche pour réparation pendant plusieurs mois, incapable de se doter d'un deuxième, ce en quoi l'Europe n'est absolument pas responsable mais pourrait être une réponse avec une mise en commun comme dans le cas d'Airbus.

Justement, secundo, les coopérations bi ou multilatérales peuvent fonctionner, mais quels autres exemples que l'aéronautique, en dehors des projets propres à l'UE ? Néant. Pire, les Européens se sont montrés incapables de créer un géant militaro-industriel, numérique, sidérurgique... Au point que tous leurs fleurons, à commencer par les français, sont dévorés de l'extérieur. Enfin, faut-il rappeler que les coopérations fermées ont été pratiquées à moult reprises, pour aboutir à des axes qui ont fini par se détruire les uns les autres. Et puis, de toute manière, toute coopération, quelle que soit sa taille, suppose nécessairement un règlement auquel chaque partie doit se plier.

Ainsi le résultat d'une sortie de l'UE pour réinventer une association européenne plus souple aboutirait au même résultat de délégation de compétences, mais pour des effets moindres, avec d'ici là une immense perte de temps synonyme de retard irrattrapable dans un monde qui progresse à la vitesse de l'éclair.

L'UE n'est peut-être pas parfaite, mais son démantèlement serait à coup sûr une régression dont même le fier peuple français aurait du mal à se relever, tandis que sa relance pourrait lui assurer une puissance que redoutent les Britanniques et à laquelle ils ont toujours fait barrage, de Crécy à Fachoda en passant par Waterloo. 

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto