L’UE n’est pas plus le problème que le populisme est la solution

L’UE n’est pas plus le problème que le populisme est la solution

 

Retour sur le séisme politique en Thuringe, dont les répliques n’en finissent pas de secouer l’Allemagne, voire l’Europe. Lidove Noviny (République tchèque) met en lumière un déchirement de la classe politique allemande, notamment sur le souhait exprimé par Angela Merkel d’annuler l’élection du Président du Land libéral grâce aux voix extrémistes de l’AfD : si certains applaudissent sa fermeté, d’autres crient à une posture anticonstitutionnelle.

 

 

Berlingske (Danemark) appelle la Chancelière à s’attaquer aux racines du mal, plutôt que tabler sur des considérations morales. D’autant qu’elle est en première ligne après la démission surprise à la tête de la CDU de sa Dauphine désignée, Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK). Celle-ci a en effet déclaré ne pouvoir accepter de collaboration ni avec l’AfD, ni avec la Gauche radicale Die Linke, les deux alternatives possibles en Thuringe.

 

Polityka (Pologne) voit en sa défection une opportunité pour les chrétiens-démocrates de prendre un nouveau départ, qui n’était guère envisageable, jusque-là, tant AKK ne disposait ni des talents de négociation ni de la ruse politique de Merkel. Mais De Volkskrant (Pays-Bas) pointe précisément la responsabilité de la Chancelière de la situation inextricable actuelle, accusée par nombre de partisans de la CDU d’avoir précipité la réussite de l’AfD avec sa politique, notamment migratoire. Le parti conservateur se retrouve donc au même point que deux ans plus tôt, entre poursuite de la ligne centriste et virée à Droite.

 

 

Pravda (Slovaquie) conseille d’élaborer des concepts convaincants et de les communiquer clairement aux électeurs, surtout en Allemagne de l’Est, plus que d’exclure toute coopération avec une AfD de plus en plus populaire pour cause précisément d’incurie des partis traditionnels, à commencer par la CDU. En attendant, Dnevnik (Slovénie) observe que la politique allemande se fait imprévisible. Une mauvaise nouvelle pour l’Europe car elle en était un pivot stabilisateur et rassurant. L’Union européenne (UE) se reposait pour ainsi dire sur Merkel. The Irish Times (Irlande) met en garde les dirigeants européens contre une satisfaction à peine voilée du départ de AKK, car ce dernier nourrit une guerre par procuration autour de l’avenir de l’Allemagne, qui ne peut être que néfaste à l’UE. Car la Chancelière n’en est que plus affaiblie, elle qui portait le projet européen à bout de bras.

 

 

Der Standard (Autriche) voit se volatiliser son ambitieux projet de présidence européenne, car elle incarne désormais le passé plus que l’avenir. Reste à espérer qu’elle tiendra bon le cap de la Grande Coalition allemande, car dans le cas contraire, Efimerida Ton Syntakton (Grèce) prédit une contagion populiste à l’ensemble du continent, à commencer par la France et l’Italie. Pire, les vieux démons fascistes pourraient bien ressurgir pour de bon du néant où la défaite de 1945 les avait projetés, sans pour autant les anéantir. En témoignent la multiplication des boutiques proposant des souvenirs à la gloire de IIIème Reich dans les quartiers touristiques de Prague.

Cesky Rozhlas (République tchèque) relate l’intervention désespérée et vaine du Gouverneur de Plzen, interpellé par la police après avoir fracassé des tasses arborant des portraits d’Hitler : les autorités policières lui ont donné tort dans la mesure où pareils objets auraient l’échange commercial pour seul but, non une quelconque promotion du nazisme. Seznam Zpravy (République tchèque) évoque pour sa part la réédition par une maison d’édition tchèque d’un ancien livre pour enfants de propagande nazie comparant les Juifs à des « champignons vénéneux » : une affaire encore plus répugnante, voire même plus inquiétante que la publication de « Mein Kampf » car le livre d’images est destiné au grand public, notamment les plus jeunes.

 

Le fascisme est aussi sur la sellette en Italie, où le chef de la Ligue, Matteo Salvini, est accusé d’abus de pouvoir et de privation de liberté pour avoir refusé pendant plusieurs jours de laisser accoster un navire transportant 116 réfugiésLa Stampa (Italie) explique queses opposants sont tellement faibles politiquement que la Justice est leur seul recours, en espérant que leur plus redoutable ennemi en sorte laminé, après avoir réussi à lever son immunité parlementaire. Mais la BBC (Royaume-Uni) craint l’exact inverse, car le Sénat accusateur renforce l’image d’un « défenseur de la nation italienne », pourrait le victimiser et finalement favoriser son essor électoral, surtout que la procédure italienne est particulièrement longue.

 

En plus, le contexte lui est favorable, à la suite de la publication des chiffres de la natalité italienne, qui témoigne d’un déclin du pays, avec 1,29 enfants par femme, la Botte affiche le taux le plus faible en Europe. Corriere Della Sera et La Repubblica (Italie) préconise de suivre l’exemple français d’une politique au long cours pour accompagner les jeunes parents (via une prise en charge dès la naissance), faciliter la garde d’enfants (via une offre multiple), améliorer le logement (le marché immobilier transalpin est marqué par des prix disproportionnés), assurer des revenus décents (bas salaires, précarité et carrières difficiles), et changer les mentalités (une mère n’est pas indigne si elle retourne travailler au bout de 6 mois, contre 3 pour les Françaises).

 

 

Les Italiens pourraient aussi s’inspirer des Irlandais, champions d’Europe de la natalité devant la France, qui viennent pour la première fois de leur histoire de placer le parti nationaliste de Gauche Sinn Fein, en tête des législatives avec 24,5% des voix. Les observateurs européens avancent plusieurs raisons à ce succès, qui est sans doute le résultat de leur combinaison. Pour La Repubblica (Italie) encense sa cheffe de file, Mary Lou McDonald, 50 ans ; mariée, deux enfants, et surtout première présidente à ne pas avoir fait partie des terroristes républicains de l’IRA, contrairement à son controversé prédécesseur Gerry Adams. Ceci dit, réplique The Irish Independant (Irlande), pareille implication ne serait pas un problème pour les jeunes, qui s’indignent des horreurs commises par l’Eglise catholique, mais ont choisi de pardonner les attentats, fervents partisans d’une réunification qui est possible dans le cadre du Brexit selon Süddeutsche Zeitung (Allemagne). Ils se rapprochent d’autant plus volontiers du Sinn Fein qu’ils souhaitent croiser le fer avec les « riches ».

 

 

La Vanguardia (Espagne) expliquent qu’ils sont les premiers, mais pas les seuls, à se scandaliser de l’évolution de leur pays vers une société fracturée entre gagnants et perdants de la mondialisation. Enfin, Die Welt (Allemagne) est d’avis que le Sinn Fein bénéficie à son tour du désamour des électeurs pour des partis dominants qui ne peuvent ou ne veulent amorcer le changement nécessaire. Le danger est désormais grand que ses électeurs voient leurs attentes déçues, car ni le Fine Fael ni le Fianna Fail ne veulent s’allier avec la Gauche. The Irish Times (Irlande) n’envisage dès lors pas un gouvernement stable, reflétant l’humeur politique du pays, même si le Fianna Fail venait à se coaliser avec le Sinn Fein, comme le propose son dirigeant.

The Independant (Royaume-Uni) conseille d’ailleurs aux républicains de demeurer dans l’opposition où, libres de toute responsabilité, ils pourraient continuer à profiter des dysfonctionnements du pays et ainsi prospérer dans les urnes, jusqu’à obtenir le pouvoir ?

 

Vote aussi en Suisse, une habituée du genre, où les populistes sont en force depuis plusieurs années, mais où la démocratie libérale tient le choc. En témoigne la décision à 63% de sanctionner toute discrimination liée à l’orientation sexuelle, tandis que l’encadrement des loyers est rejeté.

Die Welt (Allemagne) s’étonne de ce résultat pour le moins hétérodoxe, entre positionnement de Gauche sur les mœurs et de Droite sur l’immobilier. Mais ce n’est pas la première fois que les Suisses font des choix paradoxaux, contre un revenu de base inconditionnel mais aussi contre le renvoi forcé d’étrangers criminels. Ce n’est ni plus ni moins que du pragmatisme.

 

 

Corriere Del Ticino (Suisse) trouve justement préoccupant qu’une communauté ressente le besoin de codifier dans une loi la persécution d’opinions, signe que certaines idées choquantes sont largement répandues, car on sait où commencer, mais pas où s’arrêter. Par ailleurs, Neue Zürcher Zeitung (Suisse) ne pense pas que le droit pénal puisse changer les postures des gens et ne se satisfait pas que ce même droit pénal protège la dignité humaine de façon sélective.

 

En Pologne, la problématique est toute autre, car loin de renforcer la Justice, le président vient de signer une loi permettant de sanctionner les magistrats en cas de remise en cause des réformes gouvernementales, en dépit des récriminations de l’UE.

Gazeta Wyborcza (Pologne) y voit une cynique manœuvre électorale qui consiste à exploiter la grogne des citoyens vis-à-vis des tribunaux et d’attiser la haine contre une « caste professionnelle » qualifiée d’élitiste, fortunée et paresseuse. Tel devrait être le moteur de la campagne du président Duda.

 

Financial Times (Royaume-Uni) exhorte l’UE à se montrer intransigeante, en cessant de promettre à la Pologne le « nouveau départ » conciliant dont il est question depuis l’entrée en fonction de la nouvelle Commission, en continuant à solliciter la Cour de Justice de l’UE afin d’empêcher le parti au pouvoir de mettre au pas la Justice, et en conditionnant l’octroi des fonds européens au respect de l’Etat de droit.

 

Le conseil est facile, mais sa pratique mal aisée. Car les populistes de tout poil auront tout fait, en ce cas, de vilipender une UE tyrannique, qui se mêle des affaires internes aux Etats-membres pour leur imposer sa doctrine ex-cathedra, et d’en tirer profit électoral pour l’enfoncer davantage encore.

Ne jamais oublier que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Si nous ne voulons pas y retourner, comme en l’an 40, il va falloir faire preuve non seulement de vigilance et de fermeté, mais aussi d’écoute et d’audace, en revenant aux fondements de la construction européenne tout en la projetant avec force dans le futur, pour bien démontrer une bonne fois pour toutes que l’UE n’est pas le problème mais la solution, et que le populisme n’est pas la solution mais un problème.

 

 

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto